[ HOPE S01 E03 ]

Voici le premier texte issu d’un atelier (très libre) d’écriture du groupe Effondrement : l’atelier du storytelling et des imaginaires

Work on Progress

Présentation d’Eric Hubsch

Sur une idée de Cécile Nicollet-Philippe Civil, avec la bienveillance d’ Herve Cailloux, voici la première scène d’une histoire à suivre et à écrire au pluriel pour ceux qui le souhaitent. Sous la forme d’un cadavre exquis, imaginer la suite des scènes ou des chapitres en quelques lignes ou plus à l’appréciation de chacun.

 

Il faut de tout pour faire un monde. C’est en gros ce que ce dit Phil alors qu’il récure le sol du dortoir qu’il partage avec Kévin et 6 autres hommes du village. Le confort de la pièce est spartiate : huit couchette superposées, un vieux poêle à bois, une table en bois de récup’, trois tabourets non assortis et des coffres de provenance variées où chacun range les quelques effets personnels dont il dispose. Agenouillé avec son seau d’eau savonneuse et son chiffon, il s’échine à gratter une tâche de boue particulièrement coriace. A ces côtés Kévin ; qui boîte encore sévèrement depuis l’attaque des Bagaudes deux mois plus tôt, lui fait un brin de conversation tout en vidant la cendre du poêle à bois. Cendre qui leur servira à faire tout en tas de chose. Sonia s’en sert pour faire des onguents, Malonne en utilise pour les cultures et beaucoup de membres du village s’en servent pour faire leur lessive.

Comme d’habitude lorsqu’ils se retrouvent seul avec Phil, Kévin parle d’amour et de femmes. Phil n’a jamais trop compris pourquoi Kévin lui en parle à lui systématiquement. Mais au final Phil s’y est accommodé. Il se contente d’écouter en silence Kévin lui répéter que même s’il est conscient de sa physionomie « pas top » ; comme il dit, il garde espoir de pouvoir un jour trouver la perle rare. Cette obsession de trouver quelqu’un, ça aussi Phil a du mal à le comprendre pourtant il le respecte énormément. Lui a jeté l’éponge à ce propos à peu prêt au moment où un tir de flashball lui a fait sauté les dents. Et puis bon de toute manière il n’a jamais eut une vie amoureuse spécialement épanouissante non plus. Ce qui de son avis est aussi le cas de Kévin. Mais bon c’est aussi un peu ça la vie en communauté : écouter les gens quand ils ont besoin de parler, même si ça ne nous intéresse pas nécessairement.

« Et toi Phil y a quelqu’un au village que t’aime bien ? Sonia est toute seule tu sais. »

Phil a vu venir la question qui est devenu un grand classique de ses « conversations » avec Kévin. Cela fait grosso modo un an que Kévin lui demande ça à intervalle régulier tout en lui précisant que Sonia n’a personne. Et comme à chaque fois Phil sort systématiquement sa réplique la plus connue des membres du village :

« Hum hum. Ok. »

C’est à ce moment que Mère Angèle ouvre la porte donnant du dortoir à l’extérieur après avoir rapidement toquer. Voyant que Phil est en train de nettoyer le sol, elle réprime sa première impulsion de rentrer dans la pièce avec ses chaussures pleine de boue et reste sagement sur le pas de la porte.

« Les gars ! Kader vient d’arriver en ville, il installe son étale en ce moment même. Vous venez ? »

« Sérieux ? », demanda Kévin, enthousiaste « Si ça se trouve il a peut-être des piles pour ma montre. »

« Elle marche encore ? », s’étonna Phil

« Encore heureux mon vieux, c’est une Fossil. Je l’ai payé une blinde à l’époque ! »

Cela fit sourire Phil.

“Des piles? Ah non mon ami, j’ai pas de piles, c’est haram!”

Kevin posé devant l’étale fit une moue de déception.

“J’te vanne mon frère !” Kader éclata d’un sourire intact.

“Bien sur que j’en ai des piles, on va regarder ça !”

Kader le voyageur, “le forain de l’apocalypse” passait de ZADs en villages de manière aléatoire. Lui, Cynthia, Aloïs et Stone avaient toujours de nouvelles merveilles à troquer.

On ne savait pas comment ils arrivaient à se faufiler sur certains territoires hostiles, mais à intervalles plus ou moins régulier, ils étaient là.

Leur première escale fut une éclaircie. Depuis on attendait avec un plaisir d’enfant leur passages exotiques. Entre des stocks de portables et des pièces de moteurs rouillés, on trouvait notre bonheur dans des objets inattendus.

“Bon, y’a pas la bonne..” Kevin écartait les piles dans un tupperware, Phil par dessus son épaule.

“Attend chef, regarde bien, regarde celle là, même taille, même épaisseur.”

“Ouai, mais pas même référence,”

“Qué référence? Donne, on va caler ça.”

Kader plaça la nouvelle batterie dans le boîtier..

“ATCHAAaa!!!” À ce moment précis Phil éternua si fort que la montre qui passait des mains de Kader à celles de Kevin alla s’exploser sur un coin de la table d’exposition.

“Putain Phil!!” Hurla Kevin en ramassant sa montre au sol.

Instantanément Une expression de joie ingénue remplaça la colère dans ses yeux. Dans sa Main sous la vitre fendue, la petite aiguille cadençait les secondes…

Kevin regardait la trotteuse de sa montre avec un regard attendri. « Bon, elle re fonctionne, mais elle n’est plus vraiment étanche, merci Phil »

Chacun avait sa madeleine de Proust, ils en avaient besoin. En ces temps plus que difficile se rappeler du passé mettait du baume au cœur de certains.

Kevin se mit à essayer de régler sa montre. « Et comment je fais pour la régler sans horloge atomique, sans smartphone ? » Il regarde de droite à gauche l’air faussement ahuri. Phil lui répondît, « il y a toujours le cadran solaire de la maison commune » Kevin partit en courant, sautillant comme un cabri « merci vieux, je te revaudrais ça »

Phil regarda le jeune partir puis se retourna vers Kader. « Comment ça se passe plus au Nord, des nouvelles des villages qui tiennent le coup ? Et au Sud ? » Lux arriva en courant « je cherche des petits moteurs d’imprimante pour nos micros éoliennes, tu as ça en stock ? » Kader « regarde donc dans la caisse rouge. Vous avez encore de la spiruline comme la dernière fois, et de ces petits fromages bien secs? Les villages alentours vivotent, les attaques étaient dures, mais elles s’espacent, les Bagaudes ont subies de lourdes pertes ces temps-ci. Dans la plaine, il y a quelques villages qui s’organisent, ils se regroupent, s’arment, se défendent ensemble, bref la vie sociale s’organise à nouveau. »

Phil « ok nous avons un peu de tout cela, nous avons même quelques charcuteries excellentes. »

Kader « Vous laissez vos cochons glaner avec les Bagaudes dans les environs ? »

Lux lèva la tête de sa caisse « Tsss tsss, secret d’état, nous les gardons bien et nous avons un ingrédient secret » il fit un clin d’œil à Phil.

Shayna, aka la mère Angèle, arriva en courant, « Je pensais que vous étiez parti, je recherche de l’essence de Tea Tree, j’en ai besoin pour réaliser des potions pour Sonia, nous n’avons rien pour le remplacer. »

Lux, brandit quatre petits moteurs, « Yeeeess »

Kader « ça va vous coûter une blinde en poitrine roulée »

Lux « si on te donne de la farine de lentilles, ça te va ? »

Kader roula des yeux exorbités, « vous en avez encore ? C’est devenu très rare, on n’en trouve plus dans la plaine. Ce n’est pas aussi rare que la farine de blé, mais presque »

Lux « la serre du château est un vrai arche de Noé horticole »

Kader « j’aimerai bien voir ça »

Lux et Phil secouèrent la tête ensemble, « tu sais bien que s’est impossible »

Kader, éclata de rire, « Qui ne tente rien, n’a rien »

Kader leur lança un clin d’œil puis s’éclipsa pour aller au devant de la Mère Angèle. Il la tira doucement par le bras pour s’isoler avec elle un instant:

-Y’a moyen que je voie Sonia? Elle peut venir?

-Qu’est-ce qu’il t’arrive cette fois Kader? Encore des poux?

-Non, pas des poux, c’est beaucoup plus douloureux. J’ai une dent là, en haut, qui me fait un mal de chien. Je n’ai plus de clous de girofle depuis longtemps. Je m’étais dit qu’en échange de l’essence de Tea Tree, Sonia aurait pu regarder si elle pouvait faire quelque chose. J’ai pas fermé l’œil tellement j’ai eu mal cette nuit! En disant ces mots il ouvrit bien grand la bouche et pencha la tête en arrière pour lui montrer la dent en question.

Shayna s’approcha pour regarder, mais un relent d’haleine fétide la fit reculer avec une grimace de dégoût.

-On va aller voir Sonia! Ça va être difficile de te soigner au milieu de ta quincaillerie. Suis-moi.

-Attends, c’est pas tout, ajouta Kader.

Il semblait un peu gêné. Il se mit à chuchoter.

« Je voudrais bien qu’elle regarde aussi Cynthia. Elle en est à son huitième mois. Moi je sais pas ce qu’il faut faire si jamais le bébé arrive! Alors entre femmes, j’m’étais dit qu’elles pourraient s’expliquer des trucs, tu vois? »

La mère Angèle dévisagea la belle Cynthia qui affichait un ventre rond comme une pastèque sur son petit corps frêle.

La maternité, c’était pas son truc. Et puis elle trouvait Cynthia bien trop jeune et fragile pour avoir un enfant. Dans ces temps difficiles, c’était de l’inconscience que de penser à procréer. Elle se demandait même comment Kader et elle avaient pu avoir le cœur à batifoler. Se sentant observée, Cynthia tourna la tête dans leur direction et leur fit un sourire timide. Kader lui répondit d’un signe de la main pour qu’elle les suive.

La mère Angèle qui ne perdait pas le nord lança sans vergogne:

-Pour qu’elle vous regarde tous les deux, c’est pas juste de l’essence de Tea Tree qu’on veut. Tu as des graines?

Kader prit un air scandalisé:

-M’enfin Shayna c’est dégueulasse de profiter de la situation! Les graines tu sais très bien ce que ça vaut!

-Ok comme tu veux. Tu te débrouilleras tout seul alors pour accoucher Cynthia.

Il laissa tomber ses bras sur ses cuisses en secouant la tête d’un air contrit.

-C’est dégueulasse, vraiment!

-Un sachet de butternut, un sachet de maïs et un sachet de manioc. Et n’essaye même pas de me refiler d’autres variétés hein, je sais parfaitement à quoi ça ressemble!

Tout en maugréant dans sa barbe, il sortit de sa poche une grosse clef rouillée qui fermait un coffre en bois bien caché sous un monticule de tissus en tout genres.

Il l’ouvrit en prenant soin de ne pas exhiber son contenu: il y avait là tout une série de pochettes en papier bien rangées par ordre alphabétique. Il en extirpa discrètement 3.

-Je n’ai plus de grains de maïs, je t’ai mis de la ciboulette à la place.

-Te fous pas de moi, Kader. J’en ai rien à foutre de la ciboulette. Je veux un légume qui nourrisse, pas une herbe folle.

Un éclair de colère passa dans les yeux de Kader.

-J’ai des graines de chou kale. Ça te va?

-Va pour le kale. Et pour la différence je te prends ça aussi.

Elle tira de la pile de tissu un torchon d’un blanc éclatant. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas vu un linge aussi immaculé. La lessive au lierre et à la cendre étaient efficaces, mais pas à ce point-là.

-D’où tu le sors ce tissu neuf? Demanda-t-elle avec curiosité.

-La semaine dernière, Aloïs et moi on est tombés sur un ancien entrepôt de vêtements. Tout était dévasté, les murs s’étaient cassé la gueule depuis des lustres mais sous les décombres on a pu sortir des tas de trucs. Ça c’est tout ce qu’il en reste. On a fait fureur avec les blousons en cuir et les jeans. C’était des tailles enfants mais c’est bien parti quand même.

Sonia comprit avant même qu’il ait prononcé un mot. Elle devait être la seule à avoir remarqué l’enflure de la joue de Kader.

Une fois de plus elle fit bouillir de l’eau, y trempa la même pince qu’elle avait utilisée deux mois plus tôt pour extraire la flèche de la guibole du gamin Anthony.

Kader ouvrit la bouche, confiant.

La dent en question présentait un trou marron énorme. Sonia avait vu ça des dizaines de fois. Se brosser les dents ne faisait plus partie des priorités depuis le grand chaos. Et pourtant, sachant la difficulté pour trouver des personnes compétentes pour soigner, il aurait été logique que tout le monde cherche à préserver son petit capital santé. Mais les dents, les gens s’en foutaient. Chacun mangeait ce qu’il trouvait, comment leur en vouloir?

Sans prévenir, elle agrippa la molaire pourrie avec sa pince et tira d’un coup sec en prenant appui sur le menton de Kader, qui hurla de tout ses poumons. Elle observa le chicot au bout duquel pendait un petit bout de chair sanguinolent.

-Avale ton sang tu ne risques rien. Si tu rinces avec de l’eau tu vas empêcher la coagulation, en plus d’aller foutre je ne sais quelle bactérie dans le trou. Mords là dessus pour comprimer un peu l’hémorragie. Ça va pas saigner longtemps, t’inquiète.

Elle lui tendit un tout petit carré de tissu propre qu’il s’empressa d’engouffrer dans sa bouche. Il se tenait la joue en gémissant, fermant les yeux de toutes ses forces pour lutter contre la douleur. Il eut tout de même la présence d’esprit de montrer Cynthia du doigt pour indiquer que c’était son tour.

Sonia fit un signe à Shayna qui força Kader à libérer la table, et l’entraîna dehors en refermant la porte derrière eux.

Pendant que la guérisseuse plongeait ses deux mains dans l’eau bouillie, Cynthia pris place sur la table tout en caressant son gros ventre rond.

-T’as déjà été examinée depuis que tu es enceinte?

Signe de la tête négatif.

-Désolée. Il va falloir que je mette la main. J’y vais doucement n’aie pas peur. C’est juste pour voir si je sens la tête du bébé, et si le col est ouvert.

Lorsqu’elles ressortirent toutes les deux de la maison, Kader vit de suite le visage décomposé de sa femme. Il interrogea du regard Sonia avec un air inquiet.

-Félicitations mon vieux, lança-t-elle à son intention. Tu vas avoir des jumeaux!

La nouvelle des jumeaux ne tarda pas à se répandre et, vers midi, c’était même devenu l’objet de toutes les discussions. Chacun y allait de ses théories et tout le monde espérait que cette nouvelle allait décider Kader à se sédentariser définitivement et s’installer au village : Kader était quelqu’un de très apprécié du fait des marchandises qu’il apportait et troquait, du fait de son réseau de connaissance et des communautés de la région, du fait de sa débrouillardise. Mais, par dessus tout, il était apprécié pour l’éthique des échanges qu’il s’efforçait d’appliquer : pour lui il était primordial que son commerce soit couvert par la “baraka”, ce qui signifiait la bénédiction en arabe. Selon ce principe, mais aussi selon les préceptes de l’islam, toute transaction devait partir de la bonne intention et de l’honnêteté : une transaction se devait ainsi d’être utile à la communauté, assurer son renforcement et l’élévation de chacun de ses membres. Et elle devait être honnête et sans tricherie.

Mais Kader ne se disait pas religieux. Il veillait surtout à respecter, comme beaucoup et comme chaque membre du village, la “loi de l’inclusif” qui était devenu la nouvelle religion de l’époque, même si le terme de loi peut paraître inadéquat. La Loi de l’inclusif était plutôt un regard partagé : un regard sur soi, sur les autres, sur le vivre ensemble et le rapport avec la nature. C’est ce regard partagé qui faisait office de loi naturelle et qui régentait chaque comportement et motivations. Et chaque différent aussi.

La Loi de l’inclusif avait émergé dans les années 20, à l’époque du grand délitement ou de la grande libération. A l’époque, et à défaut de pouvoir renverser un système fondé sur l’égo dont les principales motivations – notoriété, richesse, pouvoir – amenaient à une logique de compétition de tous contre tous et à des comportements de prédation et d’exploitation, des mouvements de rébellion décidèrent de le démoder en mettant sur pieds un système plus attractif et en tous points opposé : le système inclusif.

Dans ce système, l’égo devait s’effacer au profit de l’altruisme et de la communauté. Les motivations n’étaient plus de posséder, d’avoir ou de prendre, mais d’échanger, de partager, de donner. C’était ça la loi de l’inclusif : un regard porté sur le partage et la coopération, seuls à même de redonner du sens à l’existence humaine et à vivre en symbiose avec l’environnement. La finalité était simple : ringardiser la société “de l’avoir” pour la remplacer par une société “de l’être” où les motivations de chacun(e) étaient de s’élever par le développement de ses savoirs-faire et de ses connaissances, le partage et l’échange, l’amélioration de son utilité dans la communauté, autant d’éléments permettant de retrouver une humanité, d’obtenir une reconnaissance véritable et un sens aux actions humaines en incluant la nature et pas en étant contre elle d’où le terme “inclusif” : avec la nature, avec les autres, dans une communauté et en considérant la globalité. Par opposition, les autres étaient les “exclusifs”, les “désaxés”, les “destructeurs” : ceux qui vivaient de la prédation et la compétition; ceux qui ne voyaient dans l’autre qu’un concurrent et qui considéraient la nature comme une ressource dont il fallait se saisir et exploiter dans un seul but – le profit -.

Kader, comme Marion, comme Lux, comme Sonia, comme tous les autres membres du village étaient très imprégnés de la loi de l’inclusif et beaucoup de communautés s’étaient constitués en référence à cette loi comme il en était pour le village; et, Kader, voyageant beaucoup, était également perçu comme une opportunité supplémentaire de créer des liens avec d’autres communautés de la région. C’est aussi cela qui expliquait l’engouement du village et les espérances des uns et des autres sur les intentions de Kader.

Mais, s’agissant de Marion, les espérances étaient toutes autres. En apprenant la nouvelle, elle se précipita féliciter Kader, qui était encore tout penaud. Kader étant un itinérant, il n’avait jamais eu l’opportunité de choisir une marraine. Et il était clair qu’il resterait au village, du moins le temps de la grossesse. Du coup, certaine de son exemplarité, de sa force, de son courage, de son attractivité donc, Marion se voyait déjà comme la marraine de Kader. Pour les communautés vivant selon les principes de l’inclusif, avoir une marraine pour un homme était fortement conseillé : la marraine avait pour rôle de lui apporter l’écoute, la compassion et le soutien dans son chemin de réalisation : elle l’aidait à identifier ses valeurs ajoutées, ses savoirs-faire, ce qu’il devait améliorer, ce qu’il devait apprendre de nouveau pour gagner en utilité sociale et en capacité de partage etc. Mais, surtout, la marraine lui apportait ce que chaque homme attendait par rapport à ses actions : la considération féminine.

Marion aimait beaucoup converser avec le vieil Erwan qui faisait office de “dépositaire de la mémoire” au village. Erwan savait tout de l’ancienne époque, de ses vices et de ses ignominies. C’était du reste sa mission : rappeler sans cesse les erreurs et la folie humaine du passé pour maintenir intact la force et l’attractivité de loi de l’inclusif. Erwan connaissait aussi très bien les ressorts de l’âme humaine car il avait été psychologue avant. Il lui avait dit un jour que même si la loi de l’inclusif interdit naturellement toute hiérarchie, l’homme a fondamentalement besoin de se sentir soumis à une entité d’où l’idée de la mise en place d’entités morale à travers l’instauration du marrainage. Et cela n’avait pas échappé à Marion. Mais, s’agissant de Kader, ce n’était pour l’instant qu’expectatives car nul ne savait encore comment il allait réagir et ce qu’il allait décider.

Rick n’arrivait plus à courir. Il s’était souvent demandé lors de ses infructueuses tentatives de jogging si le fait que sa vie soit dans la balance pouvait lui donner plus d’endurance, lui envoyer les hormones qu’il fallait, le coup d’acide tactique ou chaipaskoi. Il avait la réponse, en cas de risque vital, de peur et de colère, il trottait toujours 200 mètres avant de s’écrouler comme une merde, en vomissant ses poumons par les trous de nez.

Avant il mettait ça sur le dos de la schnouff et de la picole, aujourd’hui…ben aujourd’hui ça faisait deux jours qu’il n’avait rien mangé ! Ça devait jouer un peu…

Pas étonnant que ces taffioles les ait rétamé, ils étaient préparés, et ils avaient de la bouffe eux… C’est bien pour ça que les Bagaudes s’étaient jetés sans aucun plan après la bagarre dans les bois. Les siens étaient tous en train de crever, ils n’avaient plus aucune alternative et aucune chasse, aucune cueillette de taffiole ne pourrait les nourrir en suffisance.

Il savait qu’il faudrait y retourner, peut-être en mode commando cette fois, et leur voler leur saleté de spiruline de taffiole, et leurs légumes de taffiole. Probablement qu’ils allaient tous y passer cette fois et ce n’était pas un problème. Mais alors autant en finir en vrai Samouraï, s’il fallait mourir là-bas, il irait chercher leurs réserves de TNT, et ce serait le grand final, rideau pour le village des taffioles-hobbits.

Il marchait maintenant.

Il n’avait plus ressenti la sensation de faim depuis plusieurs jours, mais voici qu’elle revenait brutalement, de façon impitoyable, une piqûre des plus violentes qu’il ait jamais ressentie. Et cela pour une raison, une raison complètement inexplicable : ça sentait le barbecue, la viande fumée. Il voyait clairement son estomac, ses intestins faire des nœuds de chaise, se lover, faire tant de boucle les uns autours des autres qu’ils ne pourraient jamais revenir « à la normale ». C’est d’ailleurs tout ce qu’il voyait, car le paysage commençait à tanguer dangereusement. Encore quelques mètres, il serait au point de rendez-vous, il pourrait se reposer et attendre les autres. Il avait la sensation de marcher vers l’épicentre de l’odeur.Comme si le point de rencard, à l’orée du prés était l’origine des cruelles effluves.

Il ne pût s’empêcher d’espérer : et si ce n’était pas une hallucination… Putain ça n’existait pas les hallus olfactives, il connaissait un peu le sujet ! S’il y avait un truc qui cuisait par là bas, il le mangerait, il n’attendrait pas les autres, et si ça devait le faire crever, c’était ok.

Il était arrivé. Il reconnut Yvan et sa gimf, vautrés au pied d’un hêtre décharné. Il avisa une autre souche qui lui servirait d’oreiller. Mais ce n’était pas possible, l’odeur était maintenant souveraine, elle était maîtresse de toute la forêt, il ne pouvait pas rester ici, les nœuds dans ses entrailles allaient finir par avoir raison de sa raison. Quelque chose déconnait.

D’abord il entendait maintenant comme un vrombissement. Le sous bois entier vibrait. Yvan et sa femme, les deux frangins de la Couze, et les autres aussi, les quelques fantômes qui erraient là, tous regardait dans la même direction.

– On n’attendait plus que toi Rico !

Une taille d’enfant pratiquement. D’ailleurs n’en était-ce pas un ? On ne pouvait pas le savoir vu qu’il avait l’inconscience de leur tourner le dos. Il semblait se fondre dans le décor, n’avoir aucune consistance… L’étranger semblait plus intéressé par l’appareil qu’il tenait entre ses mains fines que par la bande de Bagaudes affamés qui l’entourait. Une maigre viande, probablement un chat fraîchement écorché, tournait au dessus des braises et semblait cuite à point. Rick était persuadé d’avoir affaire à une taffiole du village des hobbits, il ne parvenait pas à distinguer ce que l’autre tenait dans ses mains, on eût dit une manette de jeux vidéo d’autrefois. Qu’importe qui il était et ce qu’il croyait avoir à leurs offrir, l’étranger allait crever.

Rick et sa bande se partagerait son chat, et comme ça ne suffirait pas et que le feu était tout prêt, il ferait probablement leur première incursion dans le cannibalisme. Les affaires reprennent mon Rico, ne jamais douter de ton Karma, une fois sur pied, tu vas retourner buter du hobbit et baiser l’amazone qui a tué Gogol.

Rick leva son arbalète. La colère lui avait redonné suffisamment d’énergie pour viser, parfait. L’autre ne mouftait pas.

– Je l’ai appelé « Collapse » . Tu veux savoir pourquoi ?

Une voix d’adulte, indéniablement, et sans l’once d’un début de tremblement, ce mec avait des nerfs en acier trempé. Et de quoi qu’il parlait putain. Et c’était quoi ce bourdonnement!???

– Parce que, où qu’on aille, il se trouve toujours un gros con pour être surpris quand ça s’effondre sur sa gueule.

Rick eut juste le temps de lever la tête. Au moins maintenant il savait d’où venait le vrombissement !

A suivre…